L’acteur Jean-Louis Trintignant est décédé

Jean-Louis Trintignant, Paris, 1983. XAVIER LAMBOURS / SIGNATURES

A l’heure où Jean-Louis Trintignant s’en va, difficile d’identifier sa piste, tant l’homme se voulait discret, l’acteur masqué, ses performances financières frôlant parfois l’absence. Que ce soit dans la vie, sur scène ou dans les films, il détestait “montrer les numéros”. Parlant de son métier, Jean-Louis Trintignant, décédé vendredi 17 juin à l’âge de 91 ans, aimait défendre la réduction, l’humilité. « Être une page blanche, partir de rien, du silence. Il n’est donc pas nécessaire de faire beaucoup de bruit pour se faire entendre. C’est sans affectation qu’il avoue avoir perdu son idéal : « Rester un acteur clandestin. »

L’acteur de “Et Dieu… créa la femme” et “L’Amour” est décédé “paisiblement, de vieillesse, ce matin, chez lui, dans le Gard, entouré des siens”, a indiqué sa femme Mariane Hoepfner Trintignant dans un communiqué de presse envoyé par son agent.

Jean-Louis Trintignant est né le 11 décembre 1930 à Piolenc, à une trentaine de kilomètres d’Uzès, où il s’était installé pour finir sa vie, s’occuper de ses oliviers, s’occuper de ses vignes. Rhône). qu’il avait appelé « Rouge Garance », en hommage à Arletty). Elle était le fils d’un pâtissier impliqué dans la politique, ami socialiste radical d’Edouard Daladier et d’une bourgeoise qui rêvait d’être une actrice tragique. Les prémices d’une vocation lui viennent, sans doute, de cette femme qui le déguise en enfant jusqu’à ses 5 ans et qui le secoue avec les tirades de Racine, quand elle ne lui inculque pas le virus du poker. longtemps, habile à cueillir sa proie “avec un sadisme brutal”, comme pour venger sa mère qui perdait toujours et ne possédait pas sa “cruauté”).

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Mais quand, après avoir commencé des études de droit, il s’installe à Paris à 20 ans, c’est pour s’inscrire à l’Institut des hautes études cinématographiques (Idhec). Il veut être réalisateur. Parallèlement, il prend des cours de théâtre avec Charles Dullin (qui le captive dans L’Avare) et Tania Balachova (où il côtoie Delphine Seyrig et Laurent Terzieff).

Timidité pathologique

Il ne veut pas être acteur autant qu’il veut apprendre à diriger des acteurs. Quelque chose fonctionne pour lui. Besoin d’être un autre, « libre, incontrôlable, aller plus loin ». Il avouera plus tard avoir erré des centaines de nuits, seul à Paris, pour humer ce parfum d’aventure. Et il a pris des brioches terribles. Ce jeune homme souffre d’une timidité pathologique, qu’il entraînera par le biais du théâtre, en même temps qu’il sera arraché d’un accent du sud-ouest pour être découpé au couteau. Ses premiers exercices étaient essentiellement thérapeutiques. Des débuts douloureux, où il fredonne ses textes, en bas. “J’ai été un acteur un peu gêné pendant longtemps”, a-t-il admis. Caché derrière ses personnages et ses camarades, incapable de s’extérioriser.

Cette notoriété médiatique, dont il se serait passé, a été brutalement perturbée par son service militaire pendant la guerre d’Algérie.

Signer des films ? Il finit par en tourner deux, Une journée bien remplie en 1973, Le Maître-Nageur en 1979, où le mélange des genres, l’humour noir et l’insouciance, l’étude de coutumes insolites et croustillantes, dérouteront le spectateur. Deux échecs qui lui seront reprochés : « Je n’étais pas à la hauteur, pas assez honteux. “Mais c’est au théâtre qu’il a commencé sa carrière, jouant dans le TNP, Sganarelle dans Jean Dasté, rêveur dans Ionesco, fugitif dans Hugo Claus… Jusqu’à ce que son agent le menace de le quitter s’il rejetait les rôles des films. Il apparaît pour la première fois en 1956 en tant que premier jeune homme dans un film scandaleux, Et Dieu créa la femme, de Roger Vadim, le compagnon d’une Brigitte Bardot dont il est tombé amoureux.

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Cette notoriété médiatique, dont il se serait passé, a été brutalement perturbée par son service militaire pendant la guerre d’Algérie. Il est alors fortement politisé, partisan insoumis du FLN et, après avoir avalé quarante blancs d’œufs pour obtenir un taux d’albumine record, est hospitalisé pendant deux ans en Allemagne. Lorsqu’il revient, à 30 ans, brisé par des années de brimades (des sous-officiers l’accusent d’avoir fait le « un » des journaux), c’est pour subir l’humiliation : longtemps raffiné, Hamlet sur scène. de Maurice Jacquemont est un échec, massacré par la critique. “Ça a l’air ennuyeux”, écrit un journaliste.

“Je n’ai pas aimé le public”

Le cinéma l’a relancé, grâce aux Liaisons dangereuses de Vadim, mais surtout dans Combat dans l’île d’Alain Cavalier, où il interprète un militant d’extrême droite, et Fanfaron de Dino Risi, où il donne la réplique. à Vittorio Gassman. Il pense qu’il a commencé à “ne pas être mauvais” en 1962, rien de plus. Quelque chose, en effet, lui échappe. “Je suis allé au feeling, à la sympathie, presque malgré moi, parfois pour l’argent. Il était inconscient. Longtemps j’ai été mauvais. Je n’ai pas aimé le public. Il ne pouvait pas faire rire les gens. Il avait une voix triste…”

En effet, Jean-Louis Trintignant fait partie de ces acteurs qui, comme Michel Piccoli, grandissent avec l’âge. Il a fallu des années pour effacer son image de jeune homme fragile au sourire déconcertant, pour insinuer que son tempérament complexe cachait une rudesse aiguë, et pour imposer peu à peu cette voix traînante teintée d’ironie, ce désenchantement latent, cette rigidité un peu dérangeante, ce sarcastique. flou dont il va enrichir ses personnages.

Alexandre Astruc est un excellent psychologue qui l’a dépeint comme “un jaguar toujours prêt à sauter, se faisant juste une patte de velours pour mieux tromper son monde” lorsqu’il tourne avec lui La Longue Marche en 1966. D’après Un homme et une femme femme, de Claude Lelouch, au Train, de Pierre Granier-Deferre (1973), en passant par les films d’Alain Robbe-Grillet (Trans-Europ-Express, L’homme qui ment, Glissades progressives du plaisir), sa femme Nadine (Mon amour, mon amour ). , Le Voleur de crimes), Trintignant est partout, parfois dans n’importe quoi. En courts métrages près de Michèle Mercier, Angélique de Bernard Borderie, ou changement pour Le Grand Silence, un western italien de Sergio Corbucci. Qu’allait-il faire dans So Sweet, So Evil d’Umberto Lenzi ? “J’avais demandé à mon agent italien d’envisager le scénario le plus idiot possible, de changer un peu les choses…”

Ce que le public ne sait pas, c’est qu’il aime jouer des personnages qu’il déteste.

Cependant, cette période le consacre. Merci à Z, de Costa-Gavras, pour avoir remporté le Prix d’interprétation à Cannes en 1969. L’orgueilleux et inflexible juge d’instruction grec se cache derrière des lunettes noires. Ce que le public ne sait pas, c’est qu’il aime jouer des personnages qu’il déteste. C’est le cas de ce juge Z têtu, qu’il a préféré au rôle du journaliste pour lequel il a été approché, comme le flirt catholique d’Eric Rohmer de Ma nuit chez Maud (« Ce faux chrétien était très antipathique ! »), ou le caméléon du Conformiste de Bernardo Bertolucci, qui tourne dans une quasi-absence, réalisé par un cinéaste qui exploite chez lui un somnambule tacite, et dans une ambiance de drame.

C’est en effet lors du tournage de ce film qu’il perd sa fille Pauline. “Il y a quelque chose de complètement cassé dans mon interprétation qui me bouleverse”, a-t-il confié. A ce moment-là, j’ai dit à Nadine, soit on se suicide, soit on accepte de vivre pour Marie…

Coincé dans Rohmer, maléfique dans Deville (Le Mouton enragé, Eauxdepths), voleur romantique dans Lelouch (Le Voyou), Trintignant s’adaptera à lui-même tel qu’il est : enfantin, ironique, compliqué. S’abandonner à sa passion pour la course automobile, pour participer aux 24 Heures du Mans (1980). Mais il est toujours hanté par ce côté protestant, cette pudeur qui le fait décliner l’offre de Bertolucci de tourner Le Dernier Tango à Paris. “J’ai beaucoup aimé le rôle, mais il m’a coûté trop cher, je n’aurais pas eu la gêne nécessaire…”

« Pourquoi aurait-il tourné à l’étranger alors qu’il a eu autant de rôles en France ? »

Pour d’autres raisons, planification ou réticence (“Pourquoi serais-je allé filmer à l’étranger alors que j’avais tant de rôles en France ?”), Trintignant est sourd aux belles propositions, dans El Servant, de Losey, Casanova, de Fellini, Apocalypse Now. . , de Coppola, Rencontres du troisième type, de Spielberg. Il est invité deux fois au Sautet : pour le rôle de Sami Frey dans César et Rosalie et Michel Serrault pour Nelly et Monsieur Arnaud.

On l’a longtemps vu en Paul Newman français. Son sourire mi-charmant mi-carnivore rappelle plutôt Jack Nicholson. Ce “faux fou forcé” cache la noirceur de Dostoïevski, la violence contenue, une électricité parfois dérangeante à ses yeux, …

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